Yanitza Djuric
LETTRE À UN CRITIQUE D’ART
février 2015

Cher Monsieur,

Je m’appelle Yanitza Djuric et je suis critique d’art. Je suis également la fille ainée de Hessie, artiste franco-cubaine, artiste dont j’aimerais vous évoquer le travail en quelques lignes.
Depuis plus d’un an, le travail de Hessie est défendu par la galerie Arnaud Lefebvre, située au 10 rue des Beaux-Arts à Paris. Celle-ci mène un travail remarquable autour de la redécouverte, de la conservation et de la promotion d’une Œuvre parmi les plus singulières qu’il soit.
Présente dans de nombreuses collections privées, largement mise en lumière durant les années 1970 par Aline Dallier et Iris Clert notamment, l’œuvre de Hessie mérite, selon moi, d’attirer votre attention par son originalité formelle et par sa part d’« Africanité ».
Nous avons découvert, Arnaud Lefebvre, son Assistante Aurélie Noury et moi-même lors d’un premier inventaire de l’œuvre, que celle-ci se divisait en deux volets indépendants:  – la création sur textile avec broderies et interventions diverses sur « cousu », et – les collages, deux volets si différents au niveau de leur substance formelle et spirituelle, que l’on pourrait ici parler de deux pratiques qui sont autant de chapitres différents d’une même œuvre, mais dont les points communs sont une même interrogation, un questionnement sur la mémoire et le quotidien, ainsi que l’expression d’une Poétique Rudérale, soit la sublimation d’objets banals, « extirpés » de la vie de tous les jours, objets près du rebut tels: des papiers usagés, des vieux torchons, des mégots de cigarettes, des peignes cassés qu’Hessie intègre dans ces deux sections de sa création, parfois avec malice et un fond d’impertinence, pour que ces objets puissent constituer les pointillés de sa Mémoire, les « Petits Riens » du temps passé, sublimés par deux pratiques différentes mais ayant en commun leur rigueur et leur subtilité.
C’est cependant dans sa création textile que se révèle le plus l’« Africanité » de Hessie. En effet, cette écriture minimaliste faite de boucles, de bâtons, de points, de perforations, interroge les origines de la narration, va même selon moi, jusqu’aux limites du Chant Oral (partition univoque) puisque le « dit » de Hessie se présente ici dans sa plus élémentaire vérité: celle du Signe qui est aussi Mot.
Ce coton brut, support naturel et permanent pour Hessie de toutes ses œuvres sur textile, est également un Matériau qui nous ramène, nous, regardeurs, et qui la ramène elle-même à ses origines ancestrales. C’est le Chant des esclaves sur les plantations, c’est leur souffrance qu’interroge Hessie dans ses différentes écritures ici, si hésitant à les abandonner momentanément que pour aller jusqu’au paroxysme de cette Rémanence. Ainsi vont apparaître des Cages, des grillages qui interrogent la souffrance même de l’Opprimé. 
C’est ce travail sur une mémoire individuelle et collective à la fois, ce travail mené par une femme Noire et Artiste que j’ai voulu moi-même mettre en lumière pour vous dans ce petit exposé. Parce que ce travail est en tous points remarquable. Et que je suis très fière d’être la fille de Hessie.