Sonia Recasens
L’ÉNIGME HESSIE

juin 2015

Hessie (Carmen Djuric) est l’une des figures les plus fascinantes et énigmatiques de la scène artistique contemporaine que j’aie eu l’occasion d’étudier.

Fascinante par la singularité et la complexité de son langage plastique. Son cosmos de formes affranchies de la pesanteur et de toute codification est particulièrement troublant. Ses vagues de signes, agencées dans une exigence du geste précis, impassible aux vicissitudes du temps et injonctions contemporaines de productivité, sont une véritable invitation au recueillement et à la méditation.

Énigmatique, comme peut l’être une artiste veillant farouchement à rester en retrait. Cette posture radicale n’a d’autre finalité que de préserver son intégrité. Son désir d’indépendance n’est cependant pas synonyme de repli sur soi. Bien au contraire, Hessie est une artiste exigeante mais généreuse et curieuse des autres, toujours ravie d’évoquer les artistes, critiques d’art, conservateurs qu’elle a côtoyés, admirés, aimés (Nil Yalter, Milvia Maglione, Aline Dallier, Dany Bloch, Bernard Blistène…). La radicalité de sa posture ne l’empêche pas de faire partie intégrante de la scène artistique des années 1970. Très engagée dans les mouvements féministes, elle participe activement aux réunions du Mouvement de Libération des Femmes. Elle est également très présente dans les Salons de l’époque ainsi que dans les galeries où elle expose régulièrement son travail comme chez Yvon Lambert ou Baudoin Lebon. Elle fréquente des ateliers de discussions, échange avec de nombreux artistes. Sans pour autant être rattachée à un groupe particulier, on peut lui trouver certaines affinités, comme avec le peintre et écrivain Henri Michaux, notamment dans cette exploration des potentialités graphiques et abstraites de l’écriture. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si des textes de ce dernier accompagnent les œuvres de Hessie dans le catalogue de son exposition monographique « Survival Art » présentée à Lund en 1978, à la suite de celle organisée à l’ARC en 1975.

Son œuvre reste singulière et difficilement assimilable à un mouvement, même si elle incarne avec Milvia Maglione et Pierrette Bloch (entre autres), une de ces « Nouvelles Pénélopes » qui contribuent à la revalorisation des arts textiles. Hessie et Pierrette Bloch partagent un même souci du rythme dans la composition des signes abstraits, tandis que l’on retrouve chez Milvia Maglione ce même goût pour les objets du quotidien.

Grâce à l’accrochage « elles@centrepompidou » et aux recherches d’historiennes de l’art, dont celles de Fabienne Dumont, des artistes comme Pierrette Bloch ou Nil Yalter, qui avaient peu à peu disparu de la scène artistique, bénéficient actuellement d’un regain d’intérêt. Veillons à ce qu’il en soit de même pour Hessie, dont l’œuvre mérite qu’elle soit reconnue et défendue à sa juste valeur.

 

— Sonia Recasens est critique d’art et commissaire d’exposition indépendante. Diplômée en Histoire de l’art, ses champs de recherches vont de l’Histoire de l’art féministe à l’Art africain contemporain, de la création émergeante aux arts textiles en passant par les gender et postcolonial studies. En 2010, elle assiste Camille Morineau sur l’accrochage « elles@centrepompidou » avant de contribuer au Dictionnaire universel des créatrices sous la direction de Marie-Laure Bernadac. Elle écrit régulièrement pour différentes publications de musées et galeries.

[Cet article est initialement paru dans le catalogue Hessie : Survival Art 1969-2015, Paris, Galerie Arnaud Lefebvre, 2015, p. 29-30.]